Comment un État peut-il emprunter sur les marchés financiers en affirmant que l'argent servira exclusivement à des dépenses environnementales, et comment les investisseurs peuvent-ils vérifier que c'est vrai ? C'est la question centrale que posent les OAT vertes françaises, et la réponse repose sur un mécanisme de reporting et de contrôle qui va plus loin que ce qu'on imagine. Parce que derrière l'étiquette "verte", il y a un cadre technique, des allocations vérifiables, un dispositif d'évaluation indépendant et un niveau de transparence que la plupart des autres programmes souverains n'atteignent pas.
Le dispositif français : origine et architecture#
La France a émis sa première obligation verte souveraine le 24 janvier 2017, une OAT à échéance 25 juin 2039, avec un coupon de 1,75 %. L'opération portait sur sept milliards d'euros. C'était la première émission souveraine de cette envergure sur ce segment (la Pologne avait ouvert la voie en décembre 2016, mais avec un volume nettement inférieur). L'Agence France Trésor (AFT), qui gère la dette de l'État, pilote l'ensemble du programme.
Depuis cette première émission, le programme s'est structuré autour de quatre lignes : l'OAT 2039, l'OAT 2044, l'OAT indexée sur l'inflation européenne à échéance 2038, et l'OAT 2049. La dernière opération en date, une syndication sur la ligne OAT 2049 réalisée le 29 avril 2025, a levé cinq milliards d'euros avec une demande des investisseurs dépassant soixante-quatorze milliards d'euros, soit un taux de sursouscription de l'ordre de quinze fois. Le rendement s'est établi à 3,834 %. L'encours total du programme atteint quatre-vingt-sept milliards d'euros en janvier 2026, avec un plafond d'émission provisoire de quinze milliards d'euros pour l'année en cours.
Pour illustrer ce que cela donne en pratique. Lors de cette syndication de 2025, la répartition des investisseurs révèle la structure de la demande : les gestionnaires d'actifs représentaient un tiers des allocations, les institutions officielles (banques centrales, fonds souverains) un peu plus d'un quart, les banques un quart également, les assureurs et fonds de pension environ un huitième, et les hedge funds une part marginale. Cette répartition montre que les OAT vertes attirent des investisseurs de long terme, pas des spéculateurs. C'est un signal de crédibilité.
Six objectifs environnementaux : le framework#
Le cadre d'éligibilité des dépenses financées par les OAT vertes repose sur six objectifs environnementaux : l'atténuation du changement climatique, l'adaptation au changement climatique, la protection de l'eau et des ressources marines, la transition vers l'économie circulaire, la prévention et le contrôle de la pollution, et la protection de la biodiversité et des écosystèmes. Ces six catégories ne sont pas un hasard : elles correspondent aux six objectifs de la taxonomie verte européenne, ce qui facilite l'alignement entre le programme souverain et le cadre réglementaire européen.
L'AFT a mis à jour le framework des OAT vertes le 16 mai 2025, pour aligner le dispositif sur les pratiques de marché et les réglementations européennes récentes, tout en intégrant la méthodologie du Budget Vert de l'État. Ce dernier, créé en 2020 par le Commissariat général au développement durable (CGDD), évalue chaque année l'ensemble des dépenses budgétaires et fiscales de l'État sur une échelle allant de moins un à trois selon leur impact environnemental. En pratique, chaque ligne budgétaire susceptible de recevoir des fonds issus des OAT vertes est évaluée individuellement par rapport aux six objectifs.
La connexion entre OAT vertes et CSRD est indirecte mais réelle. Les entreprises soumises au reporting de durabilité doivent déclarer la part de leur chiffre d'affaires alignée sur la taxonomie européenne. Les OAT vertes, en finançant des dépenses publiques elles-mêmes catégorisées selon les mêmes six objectifs, créent un langage commun entre finance souveraine et finance privée. Quand un investisseur institutionnel soumis au SFDR doit justifier la qualification "durable" de ses placements, détenir des OAT vertes françaises dont le framework est aligné sur la taxonomie simplifie considérablement l'exercice.
Le reporting : le huitième rapport allocation et performance#
L'AFT publie chaque année un rapport d'allocation et de performance. Le huitième rapport, publié le 22 juillet 2025, couvre les émissions de l'année 2024, soit quatorze milliards deux cents millions d'euros. Ce rapport détaille poste par poste où l'argent est allé et quel impact environnemental a été mesuré.
J'insiste sur ce point parce que c'est ce qui distingue les OAT vertes d'un simple exercice de communication. Un État qui émet des obligations classiques n'a aucune obligation de traçabilité des fonds levés. Avec les OAT vertes, chaque euro doit être rattaché à une dépense éligible, et cette dépense doit être évaluée par rapport aux six objectifs. C'est un niveau de transparence inhabituel pour un émetteur souverain.
La répartition sectorielle des allocations est révélatrice. Le secteur du bâtiment et de la rénovation énergétique absorbe à lui seul 44 % des fonds, ce qui en fait le premier poste. C'est cohérent avec la réalité des émissions de gaz à effet de serre en France, où le bâtiment représente un quart des émissions nationales. Le reste se répartit entre transports, énergie, recherche, biodiversité et adaptation.
Lors d'un cours que je donnais sur la finance climatique en janvier dernier, un étudiant m'a posé la question suivante : comment sait-on que l'État ne finance pas des dépenses qu'il aurait faites de toute façon, simplement en les étiquetant "vertes" après coup ? C'est la question de l'additionnalité, et elle est légitime. La réponse est nuancée. Le framework des OAT vertes ne garantit pas l'additionnalité au sens strict (il n'affirme pas que ces dépenses n'auraient pas eu lieu sans l'émission verte). Ce qu'il garantit, c'est la traçabilité et l'évaluation de l'impact environnemental de dépenses effectivement réalisées.
Le Conseil d'évaluation : un regard extérieur#
Pour renforcer la crédibilité du dispositif, la France a mis en place un Conseil d'évaluation indépendant, présidé par Manuel Pulgar-Vidal, ancien ministre de l'Environnement du Pérou et président de la COP20. Ce conseil comprend des experts internationaux en finance durable et en politique environnementale, parmi lesquels Mats Andersson, Nathalie Girouard et Karin Kemper. Il se réunit deux fois par an, avec une session intermédiaire, pour examiner le rapport d'allocation et de performance et formuler des recommandations.
Cette structure de gouvernance est importante. Un émetteur qui contrôle lui-même l'évaluation de ses propres obligations vertes n'a qu'une crédibilité limitée. Le fait que des experts indépendants, sans lien hiérarchique avec l'AFT ou le ministère des Finances, puissent émettre un avis public sur la qualité du reporting change la dynamique. C'est un mécanisme de redevabilité (accountability) qui n'existe pas dans la dette souveraine classique.
Le contexte européen : où se situe la France#
La France n'est pas seule sur le marché des obligations vertes souveraines en zone euro. L'Allemagne a développé son propre programme avec un concept original de "twin bond" (chaque obligation verte a un jumeau conventionnel de même maturité), pour un encours dépassant soixante-treize milliards d'euros. Au total, huit pays de la zone euro ont émis des obligations vertes souveraines, pour un encours cumulé de deux cent quatorze milliards d'euros selon la Banque de France.
Le greenium, c'est-à-dire la différence de rendement entre une obligation verte et son équivalent conventionnel, a été en moyenne de moins 2,8 points de base entre janvier 2021 et janvier 2024, toujours selon la Banque de France. Autrement dit, les investisseurs acceptent un rendement légèrement inférieur pour détenir des obligations vertes. Ce greenium est faible, mais il existe, ce qui indique que le marché accorde une valeur, même modeste, à la certification verte.
L'entrée en vigueur de l'EU Green Bond Standard européen ajoute une couche réglementaire. Le paquet Omnibus de février 2025 a simplifié certains seuils (notamment en relevant les critères à mille salariés et quatre cent cinquante millions d'euros de chiffre d'affaires), mais l'architecture du standard reste ambitieuse. Les émetteurs souverains ne sont pas directement soumis à ce standard, mais le framework français des OAT vertes intègre déjà l'essentiel de ses principes, par anticipation.
Les limites du modèle#
Il serait malhonnête de présenter les OAT vertes uniquement sous un angle favorable. Plusieurs questions restent ouvertes.
D'abord, la question de la fongibilité. Les recettes de l'État sont fongibles par nature. L'argent levé via une OAT verte entre dans le budget général, et c'est un jeu d'écriture comptable qui l'affecte à des dépenses éligibles. Il n'y a pas de compte ségrégué. Le framework garantit que le montant des dépenses éligibles est au moins égal au montant émis, mais l'argent lui-même n'est pas "fléché" physiquement.
Ensuite, la question du périmètre. Le Budget Vert classe certaines dépenses comme "favorables" à l'environnement, mais d'autres dépenses de l'État (subventions aux énergies fossiles, dépenses d'infrastructure routière) restent financées par la dette classique. Le programme OAT vertes ne dit rien sur l'empreinte environnementale globale du budget de l'État.
Enfin, la comparabilité internationale. Chaque émetteur souverain définit son propre framework et ses propres critères d'éligibilité, avec un périmètre qui lui est spécifique. Comparer les OAT vertes françaises avec les Green Bunds allemands ou les obligations vertes néerlandaises n'est pas trivial. L'EU Green Bond Standard pourrait, à terme, harmoniser ces cadres, mais nous n'en sommes pas encore là.
Pour les professionnels de la conformité environnementale et de la finance durable, les OAT vertes représentent un cas d'étude précieux. Elles démontrent qu'un mécanisme de reporting rigoureux, adossé à une évaluation indépendante, peut fonctionner à grande échelle. Elles montrent aussi que la transparence a un prix : le coût administratif du reporting, de l'évaluation et de la mise à jour du framework est réel.
Le dispositif français n'est pas parfait. Mais il est méthodique, documenté, et un regard extérieur le surveille. Dans un marché où le greenwashing reste une préoccupation majeure, c'est un standard qui mérite d'être connu et compris.
Sources#
- Agence France Trésor, page dédiée OAT vertes : https://www.aft.gouv.fr/en/green-oat
- AFT, Green OAT Framework mis à jour (16 mai 2025) : https://www.aft.gouv.fr/files/medias-aft/3_Dette/3.2_OATMLT/3.2.2_OATVerte/GREEN%20OAT%20FRAMEWORK_2025%20_VF.pdf
- AFT, 8e rapport allocation et performance OAT vertes (22 juillet 2025) : https://www.aft.gouv.fr/files/medias-aft/3_Dette/3.2_OATMLT/3.2.2_OATVerte/RAPPORT_AFT_OAT%20VERTE_2024_FINAL_WEB_ANG.pdf
- AFT, communiqué 27 janvier 2026, encours et plafond 2026 : https://www.aft.gouv.fr/en/publications/communiques-presse/27-january-2026-green-oats-announcement-provisional-amount-green
- Sénat, rapport d'information sur les obligations vertes souveraines : https://www.senat.fr/rap/r21-773/r21-7732.html
- Climate Bonds Initiative, analyse Budget Vert France 2026 : https://www.climatebonds.net/news-events/blog/frances-green-budget-2026-good-start




