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SNBC 3 : budgets carbone sectoriels et crédibilité

Par Philippe D.

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Philippe D.

Pourquoi la France a-t-elle besoin d'une troisième stratégie bas-carbone alors que la deuxième n'a pas atteint ses objectifs sur les transports et le bâtiment ? La question mérite d'être posée avant de se plonger dans les 279 MtCO2eq que le gouvernement projette pour 2030. La SNBC 3, publiée le 12 décembre 2025 par le ministère de la Transition écologique, est la feuille de route officielle de la France vers la neutralité carbone en 2050. Elle fixe des budgets carbone par secteur, intègre pour la première fois les émissions importées, et doit encore passer par une consultation publique au printemps 2026 avant adoption par décret.

Le Haut Conseil pour le climat (HCC) a rendu son avis le 12 mars 2026. Le verdict est nuancé : ambitieux sur le papier, fragile sur la mise en œuvre. C'est cette tension entre ambition affichée et crédibilité opérationnelle qui structure tout le débat autour de la SNBC 3.

De la SNBC 1 à la SNBC 3 : dix ans de trajectoire#

La première SNBC date de 2015, dans la foulée de la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte et de l'Accord de Paris. Elle posait le cadre : budgets carbone nationaux par périodes de cinq ans, objectif de neutralité carbone en 2050, répartition indicative par secteur.

La SNBC 2, adoptée par décret le 21 avril 2020, a revu les trajectoires à la hausse après le constat que le premier budget carbone (2015-2018) avait été dépassé, principalement à cause des transports et du bâtiment. Elle introduisait des budgets plus contraignants et alignait la trajectoire sur l'objectif de -40 % d'émissions en 2030 par rapport à 1990.

La SNBC 3 rehausse cette cible à -50 % en 2030, pour s'aligner sur le paquet européen Fit for 55. C'est un saut quantitatif. Passer de -40 % à -50 % en dix ans de moins que prévu initialement suppose une accélération du rythme de réduction annuelle à environ 5 % par an. En préparation de ce texte, j'ai ressorti mes notes de cours sur les premières SNBC : mes étudiants trouvaient déjà les objectifs de la SNBC 2 irréalistes. La SNBC 3 va plus loin.

Les budgets carbone sectoriels : qui doit quoi#

Le cœur opérationnel de la SNBC 3, ce sont les budgets carbone sectoriels. Ils fixent un plafond d'émissions par secteur à l'horizon 2030. Les chiffres projetés :

  • Transports : 92 MtCO2eq, soit une réduction de 26 % par rapport à 1990
  • Agriculture : 67 MtCO2eq, réduction de 28 %
  • Industrie : 45 MtCO2eq, réduction de 68 %
  • Bâtiment : 37 MtCO2eq, réduction de 60 %
  • Énergie : 26 MtCO2eq, réduction de 67 %
  • Déchets : 12 MtCO2eq, réduction de 28 %

Total : 279 MtCO2eq en 2030, hors puits de carbone.

Le transport reste le secteur le plus émetteur. Il l'était déjà sous la SNBC 2, et les résultats intermédiaires montrent que la baisse y est la plus lente. La SNBC 3 mise sur l'électrification du parc automobile, les ZFE (les zones à faibles émissions couvrent désormais plus de 40 agglomérations), le report modal et le covoiturage. Les budgets carbone des transports supposent une pénétration massive des véhicules électriques d'ici 2030, un pari qui dépend de paramètres que la SNBC ne contrôle pas : prix des batteries, infrastructures de recharge, pouvoir d'achat.

L'industrie affiche la réduction la plus ambitieuse en pourcentage (-68 %). Ce chiffre intègre le marché carbone européen (EU ETS), dont l'extension via l'ETS 2 au transport et au bâtiment à partir de 2027 devrait créer un signal-prix supplémentaire. La SNBC 3 compte sur la combinaison du prix du carbone, de la décarbonation des procédés industriels et du déploiement de la capture de carbone (CCUS). Sur ce dernier point, la technologie existe en laboratoire et en projets pilotes, mais pas à l'échelle industrielle en France. Pas encore.

Le bâtiment (-60 %) repose sur la rénovation énergétique massive. Le bilan GES obligatoire et le diagnostic de performance énergétique sont les outils de mesure. Mais le rythme actuel de rénovation performante (environ 70 000 logements par an) est très en dessous des 370 000 logements par an que le HCC estime nécessaires.

L'avis du Haut Conseil pour le climat : ambitieux, mais...#

Le HCC a publié son avis sur le projet de SNBC 3 le 12 mars 2026. Deux constats.

Le premier est positif. Le HCC reconnaît que la SNBC 3 rehausse les objectifs de réduction des émissions brutes, prend en compte le déclin des puits de carbone forestiers (un point que la SNBC 2 sous-estimait), et fixe pour la première fois un objectif sur les émissions importées. Sur ce dernier point, la France devient le premier pays à intégrer un objectif spécifique de réduction de son empreinte carbone (-71 % à -79 % en 2050 par rapport à 2010). Aucun autre pays européen n'a pris cet engagement à ce stade.

Le second constat est critique. Le HCC pointe un manque de crédibilité sur la mise en œuvre. Quatre points de vigilance :

  • Le calendrier de fermeture des infrastructures fossiles reste flou dans le texte
  • La stratégie repose sur des hypothèses optimistes concernant les puits naturels (forêts) et technologiques (CCUS)
  • Sur l'agriculture, le HCC relève un manque de clarté sur l'évolution du cheptel bovin, les rendements et les régimes alimentaires, paramètres déterminants pour atteindre les 67 MtCO2eq visés
  • Le HCC demande une feuille de route articulée avec la programmation budgétaire de l'État

Difficile de savoir si le gouvernement répondra à ces quatre points avant l'adoption par décret. Le HCC formule des recommandations, pas des injonctions. Et la SNBC 2 avait déjà été adoptée malgré des réserves comparables.

La consultation publique du printemps 2026#

Avant son adoption définitive par décret, la SNBC 3 doit être soumise à une consultation publique par voie dématérialisée. Cette consultation est prévue pour avril-mai 2026. Elle fait suite aux avis rendus par le Conseil national de la transition écologique (CNTE), le Conseil économique, social et environnemental (CESE) et le HCC.

La consultation publique est la dernière étape avant l'adoption. En pratique, les consultations sur les textes de planification énergétique et climatique produisent un volume de contributions important (la consultation sur la programmation pluriannuelle de l'énergie avait suscité un nombre record de contributions) mais leur impact sur le texte final reste limité. Les ajustements post-consultation portent généralement sur des points de détail, pas sur les trajectoires sectorielles.

Pour les entreprises soumises au bilan carbone obligatoire ou au reporting CSRD, la SNBC 3 adoptée par décret deviendra la référence nationale en matière de trajectoire climatique. Les plans de transition que les entreprises doivent publier dans le cadre des normes ESRS devront démontrer leur cohérence avec les budgets carbone sectoriels de la SNBC 3.

Ce que la SNBC 3 change pour les entreprises#

La SNBC n'est pas un texte d'obligation directe pour les entreprises. Elle ne crée ni sanctions ni amendes. Son pouvoir est indirect mais réel : elle oriente les politiques publiques qui, elles, créent des obligations.

Les normes ISO 14001 et la certification ISO 14068 sur la neutralité carbone devront intégrer la trajectoire SNBC 3 dans leur contexte national. Une entreprise qui revendique la neutralité carbone sans aligner son plan de réduction sur les budgets sectoriels de la SNBC 3 s'expose à un risque de greenwashing, surtout après l'entrée en vigueur de la directive ECGT en septembre 2026.

Les budgets carbone sectoriels servent aussi de référence pour les bilans d'émissions de gaz à effet de serre obligatoires. L'ADEME utilise la trajectoire SNBC pour évaluer si les plans d'action des entreprises et collectivités sont cohérents avec l'effort national.

Concrètement. Une entreprise industrielle dont le bilan GES montre une trajectoire compatible avec -30 % en 2030 se retrouve en décalage avec le budget sectoriel industrie de la SNBC 3 qui vise -68 %. Juridiquement, elle n'est pas en infraction. Mais face à un investisseur, un donneur d'ordres ou un juge dans un contentieux climatique, ce décalage est un argument. Les contentieux climatiques se multiplient en France et la SNBC sert de plus en plus de référence dans les argumentaires juridiques.

Le problème des puits de carbone#

Un point que la SNBC 3 traite mais que le HCC considère insuffisant : les puits de carbone. La forêt française, premier puits naturel du pays, absorbe de moins en moins de CO2. Les sécheresses, les incendies, les maladies des arbres (scolytes notamment) et le vieillissement du parc forestier réduisent la capacité d'absorption. La SNBC 2 tablait sur un puits forestier de -40 à -45 MtCO2eq en 2030. La SNBC 3 revoit cette estimation à la baisse, autour de -19 à -25 MtCO2eq selon les projections du Citepa et de Natura Sciences, mais le HCC estime que même cette projection révisée reste optimiste.

Le gouvernement compte aussi sur les puits technologiques (capture et stockage de carbone, bioénergie avec capture de carbone) pour compenser. Ces technologies n'existent pas à échelle commerciale en France à ce jour.

Il faut bien comprendre le mécanisme : la neutralité carbone en 2050, c'est le solde entre émissions brutes et absorptions. Si les puits se dégradent, il faut compenser par des réductions d'émissions brutes encore plus fortes. C'est un paramètre sous-jacent que beaucoup d'entreprises ne mesurent pas dans leurs propres trajectoires. En cours, quand j'aborde ce sujet, je vois des regards surpris : la plupart des gens pensent que la neutralité carbone, c'est « émettre zéro ». Non. C'est un solde comptable, et les deux colonnes bougent.

Que retenir avant la consultation publique#

La SNBC 3 est un document de 200 pages qui condense dix ans d'apprentissage climatique français. Ses objectifs sont alignés sur Fit for 55, ses budgets carbone donnent un cadre chiffré par secteur. Et les émissions importées sont dans le calcul, ce qui n'avait jamais été fait dans une stratégie nationale.

Mais le HCC a raison sur un point : la crédibilité dépend de la mise en œuvre. La SNBC 2 avait des objectifs ambitieux aussi. Le transport et le bâtiment les ont ratés. Rien dans la SNBC 3 ne garantit que le résultat sera différent cette fois, sinon la pression du calendrier européen et le prix du carbone qui monte.

La consultation publique d'avril-mai 2026 est ouverte à tous. Pour les entreprises, c'est le moment de vérifier que les budgets carbone de leur secteur sont compatibles avec leur propre trajectoire, et d'anticiper les politiques publiques qui en découleront.

Sources#

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