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Directive 2026/470 : ce que change l'Omnibus sur l'audit

Directive 2026/470 : ce que change l'Omnibus sur l'audit

Par Philippe D.

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Philippe D.

La directive (UE) 2026/470 du 24 février 2026, publiée au Journal officiel deux jours plus tard et entrée en vigueur le 18 mars 2026, restructure le cadre européen de la transparence en matière de durabilité et de l'audit qui l'accompagne. Voici la conclusion avant les détails : ce texte réduit le nombre d'entreprises soumises au reporting de durabilité de l'ordre de 80 à 90 %, mais renforce les exigences d'agrément des auditeurs qui vérifieront les rapports restants. Moins de rapports, donc, mais des rapports mieux contrôlés. C'est le pari.

Le texte et son périmètre réel#

La directive 2026/470 modifie quatre textes simultanément : la directive audit 2006/43/CE, la directive comptable 2013/34/UE, la CSRD (directive 2022/2464) et la CSDDD (directive 2024/1760). Le Conseil l'a adoptée le 24 février 2026 dans le cadre du paquet Omnibus, présenté par la Commission comme un effort de simplification pour renforcer la compétitivité européenne.

Rappelons que la CSRD, dans sa version initiale, imposait un reporting de durabilité aux entreprises de plus de 250 salariés avec un chiffre d'affaires net supérieur à 40 millions d'euros. La directive 2026/470 relève ces seuils à 1 000 salariés et 450 millions d'euros de chiffre d'affaires net. Le nombre de points de données ESRS passe d'environ 1 100 à 430, soit une réduction de 61 %. Les entreprises entre 250 et 999 salariés sortent du périmètre obligatoire.

Pour la CSDDD, les seuils passent à 5 000 salariés et 1,5 milliard d'euros de chiffre d'affaires mondial. Et le texte supprime l'obligation d'exécuter un plan de transition climatique : l'entreprise doit toujours le reporter dans le cadre CSRD, mais n'est plus tenue de le mettre en œuvre au titre du devoir de vigilance. La CSDDD révisée acte cette dissociation entre dire et faire.

Le volet audit : ce qui change pour les contrôleurs légaux#

C'est la partie du texte qui a reçu le moins d'attention médiatique, et c'est pourtant celle qui va peser le plus longtemps sur la pratique quotidienne du reporting.

La directive 2026/470 modifie l'article 26a de la directive 2006/43/CE pour poser un cadre d'assurance limitée sur les rapports de durabilité. L'assurance raisonnable (reasonable assurance), qui implique un examen approfondi comparable à l'audit financier classique, est abandonnée. L'assurance limitée (limited assurance), moins exigeante en termes de procédures, devient le standard. La Commission doit adopter des normes harmonisées d'assurance limitée d'ici le 1er juillet 2027.

Lors d'une intervention que j'ai donnée devant un réseau de commissaires aux comptes en février 2026, la question qui revenait le plus portait sur l'agrément. La directive crée un système à deux vitesses : les cabinets d'audit qui vérifient déjà les états financiers n'ont pas besoin d'un agrément spécifique pour auditer les rapports de durabilité. Ils désignent en interne un associé responsable de la mission d'assurance durabilité, lequel doit remplir les conditions d'accréditation. Les contrôleurs légaux agréés avant le 1er janvier 2026 qui souhaitent fournir cette assurance doivent acquérir les connaissances nécessaires via la formation professionnelle continue.

Ce système pose une question que le texte ne tranche pas entièrement. La compétence en matière de durabilité (climat, biodiversité, chaîne de valeur, droits humains) est structurellement différente de la compétence comptable et financière. Confier l'assurance durabilité aux mêmes cabinets que l'audit financier présente un avantage d'efficacité (un seul interlocuteur, connaissance du dossier) et un risque de compétence (l'associé durabilité formé en six mois maîtrise-t-il les indicateurs ESRS E1 sur le climat aussi bien qu'un expert sectoriel ?).

Je n'ai pas de réponse tranchée là-dessus. La qualité de l'assurance limitée dépendra des normes que la Commission adoptera d'ici 2027 et de la manière dont les Ordres professionnels organiseront la formation continue. C'est un chantier ouvert.

Assurance limitée vs raisonnable : la portée technique de la distinction#

La différence entre assurance limitée et assurance raisonnable n'est pas seulement un terme technique. Elle détermine le niveau de confiance que les utilisateurs des rapports (investisseurs, analystes ESG, ONG, régulateurs) peuvent accorder aux données publiées.

En assurance raisonnable, l'auditeur effectue des procédures détaillées : vérification des sources de données, recalcul des indicateurs, inspection physique des sites, contrôle des processus internes de collecte. Il conclut en affirmant que les informations sont exemptes d'anomalies significatives, avec un niveau de confiance élevé.

En assurance limitée, l'auditeur procède principalement par entretiens et procédures analytiques. Il conclut qu'aucun élément n'a été porté à sa connaissance le conduisant à considérer que les informations comportent des anomalies significatives. Autrement dit : l'auditeur ne dit pas que c'est correct, il dit qu'il n'a rien trouvé d'incorrect. La première vague d'entreprises soumises à la CSRD en 2024-2025 avait déjà soulevé des difficultés pratiques sur le périmètre des procédures d'assurance, et la Commission prévoit de publier des lignes directrices ciblées avant l'adoption des normes définitives.

Pour les entreprises qui restent dans le périmètre post-Omnibus, le passage à l'assurance limitée est un allègement. Pour les investisseurs et les parties prenantes qui comptaient sur l'assurance raisonnable pour fiabiliser les données ESG, c'est un recul. La BCE a explicitement alerté sur ce point, estimant que les modifications de la CSRD par l'Omnibus risquent de compromettre la capacité à évaluer les risques financiers liés au climat. Cette alerte n'a été que partiellement entendue lors des négociations.

Transposition et calendrier#

Les États membres ont jusqu'au 18 mars 2027 pour transposer les modifications de la directive audit et de la CSRD. Le calendrier est serré. En France, la transposition de la CSRD initiale avait déjà pris du retard (ordonnance du 6 décembre 2023, décret d'application en juillet 2024). La transposition de la directive 2026/470 implique de modifier le code de commerce (obligations de reporting), le code monétaire et financier (agrément des auditeurs) et potentiellement le décret relatif aux normes d'exercice professionnel des commissaires aux comptes.

Le reporting CSRD dans sa version simplifiée s'appliquera aux exercices ouverts à compter du 1er janvier 2027 pour les entreprises de la deuxième vague. Les entreprises de la première vague (plus de 500 salariés, déjà soumises à la NFRD) qui ont commencé à reporter en 2024 ou 2025 sont dans une situation particulière : elles ont investi dans des systèmes de collecte calibrés sur environ 1 100 datapoints, et doivent maintenant s'adapter aux 430 datapoints simplifiés.

Ce que le texte ne résout pas#

La directive 2026/470 traite la mécanique du reporting et de l'audit. Elle ne traite pas le problème de fond que la CSRD visait à résoudre : la disponibilité de données de durabilité fiables et comparables sur le marché européen.

En réduisant le périmètre de 80 à 90 %, le texte crée un trou noir informationnel sur les entreprises de taille intermédiaire. Les normes IFRS S1 et S2, adoptées par l'ISSB au niveau international, couvrent un champ similaire mais s'adressent aux marchés de capitaux. Les ETI non cotées qui sortent du périmètre CSRD ne sont couvertes ni par les ESRS ni par les IFRS S. Elles restent libres de publier ou non des données de durabilité, sauf si elles font des allégations environnementales soumises à la directive ECGT anti-greenwashing, dont l'articulation avec l'Omnibus crée un paradoxe que j'ai analysé par ailleurs.

La Commission européenne met en avant 4,4 milliards d'euros d'économies réglementaires. Ce chiffre est réel du côté des coûts de conformité. Mais il ne comptabilise pas le coût de l'information manquante : investisseurs qui ne peuvent plus évaluer les risques ESG de leurs contreparties, assureurs qui perdent en visibilité sur l'exposition climatique, collectivités qui ne disposent plus de données harmonisées pour piloter leurs politiques territoriales.

La directive 2026/470 est un texte de compromis politique entre deux visions de la réglementation environnementale européenne. La première veut que chaque entreprise d'une certaine taille documente son impact. La seconde veut réduire la charge administrative pour maintenir la compétitivité. Le texte adopté penche vers la seconde, tout en maintenant un socle d'audit sur le périmètre réduit. Les entreprises qui sortent du périmètre auraient tort de considérer la donnée de durabilité comme un sujet clos : la réglementation, l'Omnibus le montre, va et vient. Et quand la prochaine directive viendra réélargir le périmètre, celles qui n'auront rien mesuré entre-temps partiront de zéro.

Sources#

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