La lettre ARIA n°87 est sortie le 19 mars 2026. Le BARPI y compile les chiffres de l'accidentologie industrielle française pour l'année 2024, et le bilan mérite qu'on s'y arrête. Pas parce qu'il est rassurant (il ne l'est qu'à moitié), mais parce qu'il contient des signaux que tout exploitant ICPE devrait lire avant sa prochaine inspection.
Les chiffres bruts : une légère baisse, pas un retournement#
En 2024, le BARPI a enregistré 400 accidents et 831 incidents, soit 1 231 événements au total. C'est une baisse de 4,4 % par rapport aux 1 287 événements de 2023. Léger mieux, donc, mais on reste sur un plateau élevé. La base ARIA contient plus de 62 000 événements depuis sa création, et chaque année ajoute son millier.
Le chiffre qui saute aux yeux, c'est celui des sites Seveso. Zéro accident majeur en 2024. C'est la première fois depuis au moins 2015. En 2023, il y en avait eu deux. Sur l'ensemble du périmètre Seveso (la France compte 1 299 sites classés, dont 702 seuil haut et 597 seuil bas), on dénombre 236 événements en 2024, soit 55 accidents et 181 incidents. La baisse est de 23 % par rapport à 2023.
Est-ce que ça veut dire que les sites Seveso sont devenus plus sûrs ? Peut-être. Ou alors 2023 était une mauvaise année. Je n'ai pas assez de recul pour trancher, et le BARPI lui-même reste prudent sur l'interprétation.
Plusieurs points sont à retenir sur les conséquences de ces événements : 27 % d'entre eux ont eu des conséquences humaines, 57 % des conséquences environnementales, et 70 % des conséquences économiques. Ces pourcentages rappellent que même un incident sans blessé peut coûter très cher, en dépollution comme en arrêt de production.
Deux morts par points chauds : le rappel brutal#
L'année 2024 a compté 2 accidents mortels. Les deux impliquaient des travaux par points chauds. L'un d'eux est l'explosion de la Raffinerie du Midi à Dijon-Longvic, le 26 septembre 2024 : un opérateur est décédé dans une explosion ATEX après qu'une atmosphère explosive s'était formée dans un caisson du toit flottant d'un bac vidangé, contaminée par d'anciennes infiltrations de carburant.
Ce type d'accident revient avec une régularité décourageante dans les lettres ARIA. Les permis de feu existent, les procédures de dégazage aussi, les normes ATEX sont connues depuis des décennies. Et pourtant. J'ai discuté de ce cas avec un ancien inspecteur DREAL lors d'un séminaire en janvier, et sa remarque m'est restée : "Le problème n'est jamais la procédure. Le problème, c'est le moment où quelqu'un décide que la procédure ne s'applique pas à son cas." Difficile de lui donner tort.
Flash ATEX : 87 événements, des secteurs surreprésentés#
La lettre n°87 consacre un flash aux atmosphères explosives. Le BARPI recense 87 événements ATEX depuis 2016. L'incendie est impliqué dans 70 % des cas, l'explosion dans 60 % (les deux se combinent souvent). Les secteurs les plus touchés sont la chimie avec 20 événements et l'industrie du bois avec 12.
Pour un exploitant qui travaille dans ces secteurs, la question n'est pas de savoir si le risque ATEX existe (il le sait), mais de vérifier si son document relatif à la protection contre les explosions (DRPCE) est à jour, si le zonage ATEX correspond à la réalité du site, et si les équipements installés en zone classée sont effectivement certifiés. La lettre ARIA rappelle que dans la majorité des cas, les événements ATEX résultent d'un écart entre la documentation et la réalité terrain.
Pour les exploitants soumis au régime d'autorisation, ces obligations sont détaillées dans le guide complet de la réglementation ICPE. Le zonage ATEX, en particulier, doit être révisé à chaque modification de procédé.
Incendies en centres de tri : un problème structurel#
Le BARPI consacre un autre flash aux incendies dans les centres de tri de déchets. Le feu représente environ 75 % des événements déclarés dans ce secteur, contre 54 % tous secteurs confondus. Le décalage est net.
Les causes identifiées sont souvent les mêmes : batteries au lithium dans les flux entrants, auto-échauffement de matières organiques stockées en tas, et points chauds liés aux équipements de broyage. Le secteur des déchets représente d'ailleurs 12 % de l'accidentologie totale en 2024, ce qui en fait le deuxième secteur le plus accidentogène après l'agroalimentaire (18 %). L'agriculture suit à 11 %.
Pour les exploitants de centres de tri, la lettre ARIA vient confirmer ce qu'ils savent déjà : la détection précoce (caméras thermiques, rondes de nuit) et la gestion des flux entrants (refus des lots contenant des batteries identifiables) sont les deux leviers les plus efficaces. Les garanties financières, dont le montant doit couvrir la remise en état du site en cas de sinistre, sont aussi un sujet à ne pas négliger : la réforme en cours pourrait modifier les seuils applicables.
Inondations NaTech : 64 événements en 2024#
Le flash consacré aux inondations recense 64 événements NaTech (risque naturel déclenchant un accident technologique) en 2024. Ce chiffre rappelle que le risque climatique n'est plus une projection à horizon 2050 : il impacte les ICPE maintenant, chaque année.
Les installations situées en zone inondable (PPRI) sont supposées avoir intégré ce risque dans leur étude de dangers. En pratique, j'ai un doute croissant sur la qualité de ces études pour les sites anciens, où le PPRI a été adopté après la construction de l'installation et où personne n'a vraiment relu le dossier depuis. Les inspections ICPE, au nombre de 24 514 en 2024 (dont 15 % aboutissent à une mise en demeure), portent rarement en priorité sur la vulnérabilité aux inondations.
Pour les exploitants en zone inondable, le plan de prévention des risques naturels fixe les obligations de base. Mais la lettre ARIA suggère que ces obligations sont insuffisantes quand elles ne sont pas croisées avec l'analyse des scénarios accidentels propres au site.
Abattoirs 2015-2024 : dix ans de défaillances matérielles#
La synthèse sur les abattoirs couvre la période 2015-2024 et recense 192 événements. Les défaillances matérielles (fuites d'ammoniac des groupes frigorifiques, pannes de systèmes de traitement des eaux usées, défauts d'entretien des installations de combustion) reviennent de manière récurrente. Ce n'est pas le secteur le plus médiatisé en accidentologie industrielle, mais les chiffres sont là.
Télédéclaration ICPE : obligatoire depuis le 1er janvier 2026#
La lettre n°87 rappelle que la télédéclaration des accidents et incidents ICPE est devenue obligatoire au 1er janvier 2026, en application du décret 2025-804. Concrètement, tout exploitant d'une ICPE qui subit un accident ou un incident doit désormais le déclarer via la plateforme dématérialisée, dans les délais prévus par l'arrêté préfectoral ou l'arrêté type applicable.
La France compte environ 500 000 ICPE. Le passage au numérique va mécaniquement augmenter le volume de déclarations, ce qui pourrait faire monter les statistiques d'événements sans que le risque réel ait changé. C'est un biais à garder en tête en lisant les prochains bilans annuels.
Pour ceux qui doivent se familiariser avec la procédure, notre article sur la dématérialisation des déclarations d'incidents ICPE détaille les étapes concrètes.
Ce que ça change pour un exploitant#
La lettre ARIA n°87 n'est pas un texte réglementaire. Elle ne crée aucune obligation nouvelle. Mais elle fournit un retour d'expérience collectif qui devrait alimenter trois démarches concrètes dans les semaines qui viennent.
D'abord, relire son document unique d'évaluation des risques professionnels et son étude de dangers à la lumière des flash thématiques. Si votre site manipule des atmosphères explosives, vérifiez que le zonage ATEX est cohérent avec les modifications de procédé intervenues depuis la dernière mise à jour. Si vous exploitez un centre de tri, auditez votre dispositif de détection incendie.
Ensuite, vérifier que la télédéclaration est opérationnelle. Le décret est en vigueur depuis le 1er janvier. Si personne dans votre organisation n'a encore créé de compte sur la plateforme, c'est le moment.
Et enfin, s'assurer que les retours d'expérience ARIA sont effectivement diffusés en interne. La base ARIA contient plus de 62 000 fiches d'accidents. Chacune est un cas pratique gratuit. Les exploitants qui les utilisent en réunion de sécurité ou en formation interne ont un avantage concret sur ceux qui les ignorent.
Le bilan 2024 est en légère amélioration. Zéro accident majeur Seveso, c'est un bon signal. Mais 2 morts par points chauds et 1 231 événements déclarés rappellent que le risque industriel ne diminue pas tout seul. Il diminue quand les exploitants font le travail.
Sources#
- Lettre d'information ARIA n°87, mars 2026, BARPI, Ministère de la Transition écologique : aria.developpement-durable.gouv.fr
- Bilan 2024 des accidents et incidents industriels, BARPI, repris par Face au Risque : faceaurisque.com
- Bilan 2024 des ICPE, amélioration des émissions et risques accidentels, CITEPA/DGPR : citepa.org
- Dématérialisation obligatoire des déclarations d'accidents ICPE, décret 2025-804, A2SE Conseil : a2seconseil.fr
- Flash inondations 2024 et conséquences sur les installations industrielles, BARPI : aria.developpement-durable.gouv.fr





